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Eloge de l’éducation lente

Je viens de terminer le livre de Joan Domènech Francesch. Ce livre tire son titre de l’Eloge de la lenteur de Carl Honoré et s’inscrit dans les mouvements de la slow life qui naissent un peu partout dans le monde. Il parle essentiellement du cadre de l’école. J’ai résumé ce qui avait plutôt trait à la famille dans cet article.

L’éducation requiert patience, calme et lenteur. Il s’agit là d’une éducation où l’on vise des apprentissages avec compréhension, des apprentissages en profondeur, qu’il serait possible de traduire en terme de compétences. Cela s’oppose à l’ingurgitation du plus de connaissance possible le plus rapidement possible… pour ensuite tout oublier aussi vite ! (Qui se rappelle du programme d’histoire de terminale ? Ou alors de la façon dont on développe l’identité remarquable (a+b)² ?)

Il s’agit par l’éducation lente de redonner à l’éducation son sens profond d’émancipation et de culture. Les enfants doivent acquérir les outils pour vivre dans la société actuelle et future. Cela me rappelle la phrase de Maria Montessori « N’élevons pas nos enfants pour le monde d’aujourd’hui. Ce monde aura changé lorsqu’ils seront grands. Aussi doit-on en priorité aider l’enfant à cultiver ses facultés de création et d’adaptation. »

Voici les quinze principes de l’éducation lente que développe cet ouvrage :

1. L’éducation est une activité lente

L’éducation doit transformer la connaissance en savoir, ce qui nécessite un temps important. En effet, apprendre en profondeur entraîne une évolution intellectuelle et émotionnelle des individus. Cette évolution ne peut s’opérer que par un passage à travers de nombreuses situations. Le processus d’apprentissage va donc être lent, et propre à chaque individu.

Le respect des rythmes d’apprentissage de chacun, la recherche du temps juste est la garantie du maintien de l’envie d’apprendre et de la construction d’un véritable sens des savoirs acquis.

2. Les activités éducatives définissent elles-mêmes le temps nécessaire à leur réalisation et non l’inverse

L’auteur s’insurge sur le phénomène qui consiste à planifier son temps puis à y inscrire des activités qui doivent se plier à la planification programmée en amont. Au contraire, ce sont les activités qui déterminent le temps qu’elles nécessitent. L’éducation lente veut donner à chaque chose son temps juste, en toute conscience.

Lorsque l’on est enseignant au collège, on vit cette contrainte quotidiennement. L’enfant commence un exercice, il s’imprègne de la consigne, des données du problème. Il commence à entrevoir une solution, commence à répondre sur sa feuille, mais le professeur ou la sonnerie lui signifie qu’il doit arrêter, que c’est l’heure de passer à autre chose, la correction ou un autre cours. L’enfant se décourage, n’est plus motivé par l’exercice qui pourtant lui semblait intéressant. Son élan d’apprentissage est brisé par une contrainte temporelle extérieure. Le temps de l’activité a été décidé arbitrairement au lieu de se dérouler de lui-même.

3. En matière d’éducation, moins c’est mieux

Cette maxime s’applique d’au moins deux façons. La première c’est sur la surcharge des programmes et des notions à transmettre. Vouloir tout dire, tout transmettre est utopique et inutile. Il est plus porteur à la fois de sens et de compréhension d’approfondir un savoir donné.

Je vais encore prendre l’exemple de mon expérience de professeur en collège. En cours de français, les programmes nous proposent de travailler alternativement en oeuvre intégrale (lire un livre en entier et l’étudier) ou en groupements de testes (lire et expliquer un choix d’environ 5 extraits de 5 oeuvres et auteurs différents). Le groupement de textes permet de balayer davantage de notions que l’étude d’une oeuvre intégrale. Au contraire l’étude de l’oeuvre intégrale permet d’approfondir la connaissance de cet auteur, de ce roman précis… En fin d’année, lorsque je fais un bilan avec mes élèves, ils ne se souviennent que des oeuvres intégrales. Suivre tout le parcours d’un personnage, ses aventures, étudier ses caractéristiques… Voilà qui marque les élèves. Au contraire se disperser avec différents personnages illustrant différentes problématiques littéraires ne laisse aucune trace dans leur mémoire. Alors évidemment c’est plus long d’étudier une oeuvre intégrale, je lis une grande partie du texte en classe. Mais je pense que c’est vraiment la garantie d’un savoir construit avec un sens réel.

La deuxième interprétation à donner à cette maxime est celle du temps consacré à certains apprentissages. En effet, concernant les matières dites « fondamentales » que sont le français et les maths, il est souvent fait constat d’un mauvais niveau des élèves. La solution est alors de renforcer ces patières en augmentant le volume horaire qui leur est consacré. Cependant, cette solution n’est pas efficace, les élèves ont toujours autant de difficultés. L’auteur propose de privilégier pour ces matières une vision globale et interdisciplinaire, reposant sur le caractère instrumental de ces disciplines. En gros la lecture ou les maths ne seront pas appris pour eux-mêmes, mais en tant qu’outils pour découvrir d’autres domaines. Cela nous renvoie à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans la pédagogie Freinet, toujours fondé sur la production d’écrits « vrais », contextualisés, renvoyant à une situation de communication réelle pour l’enfant (cf l’article sur l’écriture « naturelle »). On peut également penser à cette jeune femme qui témoigne dans le film Être et devenir, affirmant avoir appris à lire le jour où elle a eu envie de lire un livre sur les sages-femmes, métier qui la faisait rêver à 5 ans.

L’auteur rappelle le constat dressé par certaines études que sur 900h annuelles passées à l’école par l’enfant, seulement 125 sont réellement consacrées aux apprentissages. Il analyse 3 causes de cette énorme différence :

  • l’extrême fragmentation de l’emploi du temps : l’enfant passe son temps dans une suite incessante de fins et de recommencements des activités
  • les trop nombreuses activités d’évaluation monopolisent une grande partie du temps alors qu’elles servent à contrôler et non à apprendre
  • les paramètres de l’étude elle-même : certaines activités ne sont pas comptées comme apprentissages alors qu’elles y participent.

L’auteur recommande donc principalement de revoir la fragmentation et la spécialisation du temps à l’école, ainsi que les modèles de contrôle.

4. L’éducation est un processus qualitatif

Il faut remplacer le quantitatif par le, porter une véritable importance à ce que nous faisons et non pas à la quantité de choses faites. La réduction des quantités permet d’augmenter le temps accordée à chaque chose, mais également l’importance qu’on lui accorde et donc la qualité avec laquelle elle est traitée.

5. Le temps éducatif est global et inter-relié

« Il faut dépasser la séparation entre éducation formelle, non formelle et informelle ». Tout doit être envisagé de manière globale, tout peut venir participer à la construction de l’individu.

L’éducation est interdisciplinaire, les apprentissages forment un tout. L’éducation est unprocessus étalé dans le temps qui dure toute la vie et fait partie de notre humanisation. La globalité oblige à un dialogue permanent entre école et famille pour que les actions éducatives se complètent.

6. La construction du processus éducatif se doit d’être durable

Le passé est à considérer comme une source d’expériences et de références à laquelle s’alimenter. Un véritable changement ne peut naître que d’une connaissance approfondie du passé. Une vision prospective du futur est également nécessaire pour assurer la pérennité de l’action éducative. Il faut prendre en compte les conséquences futures des actions du présent.

7. Chaque enfant – chaque personne- a besoin d’un temps propre pour apprendre

L’auteur se place contre l’accélération et la standardisation des rythmes d’apprentissa
ge. Le rythme de chacun doit être respecté. Cela nécessite l’installation d’un contexte où il sera plus facile pour chacun de combler ses lacunes, dépasser ses propres limites et évoluer en fonction de ses propres capacités, harmonieusement.

Il recommande d’élaborer des programmes flexibles, qui permettront de partir de l’élève pour planifier ses activités et de le placer au centre de ses apprentissages. Cela demande de fonctionner avec des méthodes participatives au lieu d’utiliser un manuel standard pour tous.

8. Chaque apprentissage à son moment

Apprendre plus tôt dans le temps ne veut pas forcément dire mieux. Chacun doit faire ses apprentissages quand il est prêt, c’est-à-dire quand cet apprentissage a une signification pour lui. Nous savons par exemple que certains enfants apprennent à marcher tôt, parce qu’ils ont envie de pouvoir se déplacer par eux-mêmes, alors que d’autres ont développé une technique de déplacement personnelle (sur une fesse, à quatre pattes…) qui leur suffit pour le moment dans leur exploration du monde. Quand ils auront envie de voir plus haut, alors ils décideront de se mettre debout. Mais tous auront un jour l’envie d’apprendre à marcher.

Les apprentissages précoces peuvent sembler formidables à court terme, mais entraîner des dégâts à long terme. Le pré-apprentissage est aussi important que l’apprentissage, même s’il semble ne rien se passer (il donne en exemple le travail de manipulation et d’expérimentation en amont de l’apprentissage théorique d’une notion comme l’addition).

De plus, surstimuler un enfant va le rendre anxieux et peut empêcher le développement de son autonomie puisqu’il va sans cesse se tourner vers l’adulte (source des simulations) pour effectuer ses apprentissages.

9. Pour profiter au mieux du temps, il faut définir et hiérarchiser les finalités de l’éducation

Il est indispensable de procéder à une planification des tâches, en prenant garde à la mener en fonction des choses importantes et non des choses urgentes. L’auteur recommande de garder des moments non organisés, informels, qui sont tout aussi éducatifs car ils jouent un rôle de régulateur dans les processus d’apprentissage.

La question de base à cette hiérarchisation est « Pourquoi éduquer ? » En effet poser des objectifs oblige à agir en pleine conscience, loin de la routine ou de la technique pure.

10. L’éducation requiert des moments sans temps

Pour consolider les apprentissages, l’enfant a besoin de temps morts, d’espaces vides, sans pression ni contenu. Il a besoin d’un temps pour penser, de ce temps qu’un philosophe appelle le « temps délibératif », pour peser le pour et le contre, réfléchir. L’enfant a également besoin de temps d’arrêt, pour contempler, méditer. Ces temps doivent être préservés, et peut-être stimulés si besoin.

A l’école n’existe que le temps du faire et de l’agir, il faudrait introduire le temps pour la réflexion, l’élaboration, la récapitulation.enfant méditation temps éducation lente

11. Redonner du temps aux enfants

Il est important de mettre en place des moments d’apprentissages où l’enfant sera autonome, autant en terme de contenu que de processus d’apprentissage, en fonction de ses envies et de ses besoins. Il s’agit donc de faire entrer les apprentissages autonomes à l’école. Cela rappelle la pensée de Bernard Collot et ce qu’il appelle les écoles du 3ème type.

L’enfant a besoin de temps libre. Il ne peut pas apprendre à gérer son temps s’il n’en a pas. Lorsque le temps des enfants est entièrement géré et planifié par les adultes, les enfants ne peuvent pas apprendre à s’organiser.

Les enfants doivent également pouvoir jouer jusqu’à l’épuisement et dans une très large liberté d’organisation de leur jeu (encore une fois si c’est l’adulte qui organise même le jeu de l’enfant, l’enfant n’acquiert aucune autonomie). Le jeu est un moment « hors du temps » qui peut durer indéfiniment. Il est bon de laisser cet « infini » à l’enfant, au moins occasionnellement.

12. Repenser le temps dans les relations entre enfants et adultes

Dans la famille, il y a souvent un planning très serré, avec de nombreuses activités qui se succèdent. Il est important de rendre une place à l’improvisation, à la liberté, en laissant en place des moments informels, non prévus, organisés à l’avance.

A l’école, l’auteur propose de donner du temps à la discussion entre adultes et enfants, pour que les professeurs s’intéressent aux enfants aussi comme personnes. C’est un temps précieux, qui jouera sur l’attitude de l’élève.

13. Redéfinir le temps des éducateurs

Les professeurs doivent avoir le temps de réfléchir, échanger, de planifier et s’organiser. Ils doivent pouvoir apprendre et intégrer des expériences nouvelles, faire des essais, observer, analyser leur pratique. Ce temps doit s’inscrire dans une perspective durable qui permettra aux changements et améliorations de perdure.

L’élaboration de projets collectifs, indispensables à une éducation lente, transdisciplinaire et porteuse de sens demande un rythme qui tienne compte des aspects suivants :

  • Faire en sorte de tout le monde participe à son élaboration (jusqu’aux familles si possible)
  • Partir de ce qui se fait et ce qui se passe réellement dans les classes (ce sera plus long qu’une norme imposée d’en haut, mais aussi plus efficace)
  • Arriver à un accord au sujet des changements et des propositions d’amélioration. Le changement doit être formulé comme une synthèse des souhaits professionnels exprimés par tous.
  • Prévoir par la suite, le suivi et l’évaluation de ce processus
  • Officialiser le processus par un document afin q’il soit reconnu et pris en charge

14. L’école doit éduquer au temps

L’école est le lieu à partir duquel cette nouvelle vision d’un temps plus ralenti et qualitatif pourra être propagée dans la société. Les enfants pourront apprendre à gérer le temps en étant plus respectueux d’eux-mêmes.

15. L’éducation lente fait partie des nouvelles perspectives pédagogiques

L’éducation lente marche de concert avec une réflexion en profondeur sur la pédagogie. Elle est indispensable à la mise en place d’améliorations, et bénéficie à l’ensemble de la communauté éducative.

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